Vers une optimisation des ressources temporelles ineffectives
Par nick, jeudi 20 octobre 2005 à 18:58 :: General :: #3 :: rss
La Recherche de Proust à la lumière de la Nouvelle Economie Mondiale
Dans une société obsédée par la maximisation des rendements et des profits, le temps n'est plus une notion fluide et une expérience personnelle mais une unité métrologique règlée sur les pulsations atomiques d'une horloge au césium.
Si, comme le martèlent les dévôts de la nouvelle économie mondiale, le temps c'est de l'argent, on peut donc maximaliser ses profits en exploitant le temps (des autres, évidemment). Nous sommes ainsi entrés dans l'ère du capitalisme chronique, cette maladie de société qui donne de la fièvre aux gouvernements, décime des populations entières de travailleurs et sape le moral des nations.
Car dans ce système, le taux de change est toujours défavorable aux petits porteurs. La mythologie grecque nous présentait un Chronos dévorant ses enfants pour ne pas avoir à subir le sort qu'il avait lui-même réservé à son père Ouranos. L'allusion actuelle à ce mythe n'est pas plus réjouissante, car le Temps est devenu boulimique et agite sa faucille pour châtrer tous ceux qui refuse de se conformer à la nouvelle idéologie du profit immédiat. Durant des millénaires, la journée de travail était rythmée par la cloche de l'église et l'économie calquée sur le cycle des saisons.
Notre perception du temps, de cyclique et organique qu'elle était, est maintenant devenue linéaire et atomique au sein d'une économie qu'on veut nanométrique et virtuelle. La pensée de la vitesse a cedé à la vitesse de la pensée et nous nous retrouvons même incapable de penser, faute de temps. Les journaux réduisent la taille de leurs pages et de leurs articles et augmentent l'espace consacré aux images.
Car donner à penser prend du temps, et prendre le temps de penser devient un luxe inaccessible pour beaucoup, tandis qu'étaler en quadrichromie les frasques de ces nouveaux "philosophes" du PAF que sont les "staracadémiciens" est nettement plus rentable. Le rendement de l'esprit étant moins intéressant que le bénéfice de l'immédiateté visuelle, il ne faut point s'étonner que le torchon ait remplacé le brûlot, et que les paparazzis s'enrichissent plus que les intellectuels.Le langage même est vitriolé d'acronymes nauséabonds, d'expressions fétidement anglo-saxonnes et de relents informatiques.
Insidieusement, on nous force à adhérer à cette nouvelle idéologie de la société de consummation qui, faute de pouvoir extirper la substantifique moëlle de ses travailleurs, s'en débarrasse rapidement et par trains entiers dans les décharges sauvages des "restructurations économiques". En l'espace de quelques décennies, les "forces vives du prolétariat" se sont ainsi transformées en "ressources humaines", et l'on gère maintenant des individus comme on comptabilise des sacs de farine. Ici encore, la langue est prostituée au profit des proxénètes de la Bourse.
Il faut vigoureusement dénoncer cette "fast-fraude" intellectuelle contemporaine, car ses effets néfastes se font ressentir dans le tissu social et relationnel qui fonde notre appartenance au monde.Prenez par exemple Marcel Proust. Cet homme n'aurait eu aucune chance de réussir dans notre monde actuel. Car la rêverie, la fantaisie et l'oisiveté ne sont pas des dispositions personnelles qui font bonne figure dans un curriculum vitae. Passée à la moulinette idéologique de la New World Economy, son oeuvre majeure, A la Recherche du Temps Perdu, serait sans aucun doute réintitulée "Vers une optimisation des ressources temporelles ineffectives" et transformée en credo d'entreprise.
Heureusement, ça et là, l'inexorable mécanique du temps s'enrhume. Et l'on se remet à faire l'apologie de l'oisiveté et de l'improductivit�, comme dans le récent ouvrage de l'économiste et psychanalyste Corinne Maier, Bonjour Paresse . Ce petit "précis de démobilisation" est un peu le Betty Bossy de la résistance au temps hystérique, un éloge de la vacance quotidienne.
Dénonçant la "no man's langue" de bois des petits kapos d'EDF et ironisant sur les crétinismes bureaucratiques, l'auteur dévoile le cynisme régnant au sein des grandes entreprises.Si ce discours semble assez naïf, il n'en reste pas moins nécessaire en ces temps d'arrogance et d'incertitudes économiques. Car l'ironie et la rebellion sont les Antigone et Ismène du troisième millénaire, deux soeurs assurément vouées aux gémonies mais accomplissant néanmoins leurs fiers destins en restant sourdes aux tentatives d'intimidation de la pensée unique.
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