Pour une lecture radicale de Moby-Dick

A œuvre radicale, méthode radicale. Dans le double Prologue de Moby-Dick, Melville nous livre le mode d’emploi et les deux clés de lecture essentielles de son œuvre : l’Étymologie et les Extraits.

L’étymologie consiste à aller chercher dans l’Antiquité les racines (du latin radix, source, origine) à partir desquelles le sens d’un mot est construit. Par ce premier titre, Melville signifie au lecteur sérieux que la source doit toujours être interrogée quand on est en quête de vérités.

Les Extraits désigne le moyen par lequel on extrait (ex-trahere) un nouveau mot d’un autre mot. Cela peut être un préfixe ou un suffixe (sub-stance, dé-couverte). Mais cette méthode d’extraction radicale peut aussi signifier qu’il faut chercher les mots dans les mots, ou un radical caché dans un mot. Ainsi, «drama» contient en son sein le mot «ram», le bélier, qui est un symbole capital dans ce roman. Les quatre-vingts Extraits mentionnés dans la seconde partie du Prologue ont pour fonction d’exprimer la quintessence des œuvres citées, le «sperme” fécondateur qui fonde la longue lignée littéraire qui mène de L’Odyssée à l’apothéose de cette sublime Baleine Blanche.

La méthode par extraction consiste aussi à découvrir les mots cachés par métathèse. Ainsi, par exemple, une constellation de sens se cache sous le nom de Radney, et un réservoir sémantique libère sa substance séminale dans le nom de Steelkilt.

Le blanc Minotaure de Melville est tapi dans le labyrinthe polysémique de son œuvre. On peut facilement y perdre son latin et sa patience si l’on ne dispose pas d’un bon et solide fil d’Ariane, la corde de rappel offerte à Thésée par cette tisseuse de bonne aventure, qui connaissait déjà toutes les ficelles en matière de dédales épistémologiques.

Lire Moby-Dick, c’est forcément plonger la tête la première dans des dictionnaires et des lexiques, parcourir d’antiques grimoires et survoler des almanachs hermétiques, qu’ils soient poussiéreux ou en ligne, afin de délier les sens cachés des mots dits. Car c’est souvent dans les plus petits détails qu’Herman met le vil.